Patrick Viveret/Un changement de paradigme, qui appelle un changement de posture

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La difficulté de la question humaine

Nous sommes entrés dans un conflit mondial entre les vieilles forces, animées par un désir de domination, que celle-ci soit politique, économique ou religieuse, et les forces nouvelles, animées par un désir d'humanité qui les conduit à construire un autre rapport politique au pouvoir, un autre rapport économique à la richesse, un autre rapport spirituel au sens. Ces forces nouvelles commencent à comprendre que le travail sur elles-mêmes fait partie d'une stratégie de non-violence active face aux logiques de guerre et de domination. Elles reprennent ainsi à leur compte le slogan de Gandhi: "soyons le changement que nous proposons!"

"Cette transition, cette métamorphose, nécessaire pour "sortir du mur", il serait trop simple de la réserver aux autres. Rien n'est plus facile que de se construire un ennemi supposé cause de tous nos maux. Rien n'est plus difficile pour une communauté que d'organiser le travail sur elle-même afin de progresser dans sa qualité d'humanité. Toute action transformatrice, surtout si elle se veut radicale, doit donc tenter de traiter la difficulté de la question humaine à sa racine et ne pas se contenter de prôner le changement pour les autres.

Temps sabbatiques

Notre rapport au temps est encore plus déréglé que notre rapport à L'argent. Je crois qu'il nous faut le reprendre mais dans la vie globale pour sortir de ce qui n'est plus seulement une économie mais une "société de flux tendus" : il nous faut passer de la Tension (du stress de la compétition, de la peur etc) à l'ATTENTION : pratiquer l'art de vivre à la bonne heure, art de la présence et de l'intensité. sortir de la logique Excitation/dépression qui est aussi bien celle des marchés financiers que des médias dominants pour pratiquer le couple Intensité/sérénité qui est une manière de définir la joie de vivre . Et sur ce point la transformation peut être simultanément d'ordre personnel et d'ordre collectif

Nous avons besoin de marquer des ruptures temporelles pour changer le logiciel qui préside à nos habitudes. Toutes les traditions spirituelles accordent une grande importance aux temps sabbatiques dans les rythmes de vie (raison pour laquelle par exemple il y a une forte résistance à des mesures comme le travail le Dimanche). Mais ces temps sabbatiques peuvent aussi être collectifs afin de stopper la course folle dont témoigne la phrase du secrétaire général des Nations Unies disant : "l'humanité fonce vers l'abîme, le pied sur l'accélérateur". La première chose à faire c'est donc de ralentir et si possible de s'arrêter et de prendre le temps de réfléchir pour changer de cap. Comme il est difficile de le faire seul il est important de s'entraider pour créer des réseaux de ralentissement à l'image des mouvements slow-life (slowfood, slow-travel..). un réseau de villes cittaslow est même né en Italie...

Se donner mutuellement de l'énergie créatrice

Des millions de personnes de par le monde comme le montrent les enquêtes consacrées à celles et ceux que l'on appelle les "créatifs culturels" ou les "altercréatifs" manifestent ce changement de posture qui est tout à la fois personnel et sociétal. Simplement cette créativité est encore trop fragmentée. nous avons besoin de temps de rencontre. Que tous les acteurs qui prennent conscience de la nécessité de ce changement de posture se retrouvent pour échanger et se donner mutuellement de l'énergie créatrice, en vivant pleinement leurs valeurs au sens originel du mot valeur qui dans toutes les langues latines veut dire "force de vie". la valeur ajoutée c'est du supplément de force de vie ! Il faut allier le principe de responsabilité (Hans Jonas) au principe d'espérance (E Morin) en rappelant les trois formes de ce principe : l'improbable, les potentialités créatrices, la métamorphose (voir les derniers textes de Morin sur cet enjeu).

La question du bien vivre dans les stratégies transformatrices efficaces

Il y a dans les stratégies positives la question du bien vivre qui est une question fondamentale.

L’Humanité ne préserve pas ses biens communs fondamentaux que sont l’air, l’eau, la terre à cause des logiques prédatrices. Ce sont elles qui attaquent les biens communs de l’humanité. Mais d’où viennent ces logiques prédatrices ? elles viennent du mal de vivre, du mal-être. (…)  Si on veut échapper à ce cycle infernal de la prédation qui conduit finalement à des logiques de guerre il faut avoir un autre rapport fondamental à l’énergie (ce que des philosophes comme Spinoza ont mis en évidence) à laquelle nous pouvons avoir accès et qui à la différence de l’énergie prédatrice ne se fait pas contre autrui mais bénéficie au contraire de la relation à autrui, c’est précisément la joie de vivre. Sortir d’un cycle qui est l’excitation et la dépression pour travailler sur un autre rapport qui est celui de la densité et de la sérénité.

De même que nous avons besoin d’un autre rapport à la richesse, une autre façon de nommer la richesse et de la mesurer… d’autres rapports à la monnaie, nous avons besoin de construire un autre rapport au pouvoir. Si nous voulons éviter la situation pendulaire du politique autoritaire, guerrier, totalitaire que nous avons connu dans les années 30, il faut reconstruire un rapport au pouvoir qui soit ancré dans le fait que lorsqu’on se donne du pouvoir, on se donne aussi de l’énergie et que l’un des critères non mensongers de ces approches là, ça s’appelle tout simplement le plaisir. Le plaisir est un indicateur : il signale que l’on est dans un rapport de création et de coopération alors que dès que l’on est dans un rapport de compétition, inévitablement c’est de la peur qui se met en place… L’art de vivre « à la bonne heure » (le mot bonheur est piégé en français car il renvoie à un coup de chance. L’heur comme étant la bonne fortune. En langue espagnole il est lié à cet état de joie de vivre.) Ce qui caractérise le rapport intensité – sérénité c’est la qualité de présence. Quand nous sommes vraiment bien, nous sommes là. Que ce soit dans la beauté d’un paysage, que ce soit dans la qualité d’une relation à autrui, que ce soit dans la qualité de relation à soi-même nous sommes « à la bonne heure ». on serait aussi à la mauvaise heure si on s’interdisait le chagrin de la tristesse à la perte d’un être cher que si on s’interdit de la joie ou du plaisir alors qu’on a l’occasion de le connaître. On est là sur un intérêt énergétique fondamental pour mettre en place des stratégies qui vont vers le bien vivre. Si les acteurs qui sont dans cette logique transformatrice ne sont pas eux-mêmes dans cette posture, si eux-mêmes reproduisent des formes de mal-être, on ne va pas avoir des stratégies transformatrices mais des stratégies compensatrices.(…) Je considère qu’être heureux est un acte de résistance. Nous sommes dans des systèmes ou le mal être, le mal de vivre et la maltraitance sont au cœur des systèmes de domination.

Chaque fois que des groupes humains décident de se faire du bien, ce qui suppose qu’ils se posent la question qu’est-ce qui est de nature à nous faire du bien ? on déclenche des stratégies positives efficaces parce que les formes inverses qu’on pourrait appeler celles du militantisme sacrificiel, fondées certes sur la lutte pour des lendemains où on est censé chanter mais on est tellement soi-même dans le mal-être ici et maintenant qu’on a pas du tout cette énergie contagieuse. Et même on peut basculer dans la compensation et l’histoire des mouvements alternatifs est souvent l’histoire dramatique de compensation du côté de l’excès de pouvoir, du côté de l’excès de fermeture du sens, parce qu’on a lutté contre la captation de richesses. Cette capacité à nous mettre debout, à choisir de vivre intensément notre propre vie c’est un acte qui est à la fois un acte de transformation collective, un acte de transformation sociétale, un acte de transformation politique, au sens le plus fort du terme ; c’est aussi du même coup ce qui va nous permettre de relier ces multitudes d’initiatives créatives et qui prend sa place dans une mosaïque de forces créatives qui est croissante à l’échelle mondiale. (…)

Extraits d'une retranscription d’une conférence de Patrick Viveret donnée à Embrun le 12 septembre 2010. Sur le thème de la sobriété heureuse et de la joie de vivre…